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L'une vit au milieu de la Méditerranée, l'autre sur les rives de l'Atlantique. Ils ne se sont jamais vus mais écrivent à quatre mains et deux citrons givrés.
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viernes, 15 de julio de 2011

20. Affreux sales et méchants portent tous le même costard!

Résumé du précédent épisode : les activistes sont accueillis chaleureusement à Can Mas Deu, fraternelle utopie en actes à Barcelone. Les débats à propos du nucléaire et du solaire vont bon train. Un drôle de zigoto propose une interview à Léa sans que l’assentiment de tous les autres ne soit à son comble.

La voiture suédoise se posta aux abords des Ramblas où les shorts et les tongs côtoyaient la fine fleur des pigeonneurs. Le souffle chaud relevait les dreadlocks de l’homme en costar. Elles paraissaient si légères, contenu du contraste vestimentaire qu’il portait comme un soutien actif à son maintien. Mais à Barcelone, plus que partout ailleurs dans les autres grandes métropoles européennes, on se la jouait dégagée. Dans une ruelle une enseigne vous tapait dans l’œil : bar Marsella.
-         Ah oui, c’est pas du côté de Raval, un quartier vachtement sympa et vivant avec plein de frangines très ouvertes ?
-                     Tu parles Dagmar, des frangines avec des poils aux seins ! Même qu’il y en avait une bien allumée qui m’a juré qu’elle avait rencontré la vierge sur Montjuich[1]. 
-                      On t’écoute Léa. Raconte ta discussion avec le cador.
-                     On s’est installés à une table et tout de go, ce goujat a annoncé qu’il voulait parler affaire. Je me sentais toute petite en ce haut lieu convivial qui n’usurpait pas sa réputation. Alfred Jarry et même Verlaine y avaient déjà posé leurs nobles fessiers et refait le monde à leur image. Les miroirs mats de poussière ainsi que les étagères recelant des bouteilles invitaient à la détente et aux confidences. A peine étions nous entrés et installés, que la barmaid à crête d’iroquois avait déjà déposé le verre d’absinthe à notre intention.
- C’est la boisson qui fait fureur ici.
Léa s’apprêtait déjà à porter à ses lèvres l’élixir….
-                     Vous n’y êtes pas du tout ma chère ! C’est tout un cérémonial qui va s’accorder parfaitement à notre conversation. La technique consiste à tremper le morceau de sucre dans le liquide avec votre cuillère puis le sortir en le laissant fondre au-dessus de l’alcool, un petit peu dans le pur style des junkies avec un briquet afin de le caraméliser. Plongez le sucre dans le verre qui s’épongera et régalez-vous. A vous de goûter.
-                     Hum ça a comme un goût d’anis.
-                     Je sais tout de vos agissements et où vous vous cachez. Quel que soit votre planque je vous retrouverai. Vous avez emprunté une somme qu’on veut récupérer avec intérêts.
Léa s’était levée brusquement ouvrant sa musette et extirpant son Luger cadeau de Dagmar. L’homme fut plus prompt à la réplique, qu’elle ne l’avait calculé. Il avait bloqué son coude et récupéré son arme, puis lui avait gentiment rendu avec un sourire complice.
-                     Laissez tomber votre antiquité, je vous croyais plus raffinée. Vous me décevez. C’est aussi ce que je pensais en étudiant votre dossier. Vous êtes des activistes amateurs. De grands penseurs aux idées creuses et totalement inoffensifs, sauf en ce qui concerne votre don de subtilisation des grosses sommes par le biais du virtuel. Là je crie au génie. Vous me rappelez un peu le héros du film Cavale[2], un terroriste qui s’évade de taule au bout de 15 années et se retrouve tout seul avec la réalité et ses idées d’antan de la révolution qui l’ont dépassé d’un cran. Les temps ont changé et surtout de nos jours. Dans les années 70 et 80, les terroristes du groupe Baader / Meinhof, les Brigades Rouges ou en France les militants d’Action Directe étaient pourchassés pour leurs actes politiques délictueux. L’Allemagne a libéré tous les militants impliqués dans ces mouvances. En France, ceux qui ne sont pas crevés de la peine de mort à perpétuité sont tous bousillés et on recule encore leur âge à prendre la retraite en liberté. Aujourd’hui, pour un pet de travers l’Etat envoie son escadron de la mort pour circonscrire l’affreux pétomane. Seule l’affaire de Tarnac a éclaboussé en plein jour. C’est l’arbre qui cache la forêt. Déjà en mai 2007, après la découverte d’un sac en plastique contenant des bouteilles de liquide incendiaire sous une dépanneuse de police garée rue Clignancourt à Paris, ce fut l’émeute paranoïaque dans les couloirs du ministère de l’Intérieur. La chasse à l’ADN était ouverte. La mouvance anarchiste et autonome était dans le collimateur. Le ministre Toutfeutouflamme brandit la menace terroriste. Et les bavures débordèrent en plein jour. Pour une infime bombe lacrymogène dans un sac, lors d’une banale manif, vous en preniez pour sept heures de garde à vue. Sous prétexte d’une consigne très stricte de la préfecture qui invitait à interpeller les individus « dont l’apparence et le comportement laissent supposer l’appartenance à un groupe à risque de la mouvance anarchiste ». La section antiterroriste du parquet avait les coudées franches pour mettre à l’ombre les individus louches selon les soupçons d’un nouveau délit de sale gueule. La Mauvaise réputation revue et actualisée par un Brassens et direct, on l’aurait mis au niouf, le poète révolté. En 2009, dans la nuit du 4 décembre, des gus s’attaquèrent à des distributeurs automatiques de billets avec des marteaux, de l’acide et de la colle afin de les rendre inopérants. Une soixantaine dans l’est parisien furent touchés par leur sauvagerie.
L’homme ouvrit le nœud de sa cravate et s’épongea le front avant de reprendre. Léa considérait le lustre antique.
-                     Je reprendrai bien un second verre de cet excellent breuvage qui m’ouvre de nouveaux horizons…
-                     Non. Je veux que vous gardiez les idées claires à tous mes propos. On vous sait parfaitement innocente de la bombe qui a explosé dans le local de votre webzine. Mais dans le contexte où il faut trouver un nouvel ennemi intérieur pour maintenir dans la peur la populace avant les prochaines élections de 2012. Vous représentez le monstre personnifié à abattre.
Léa haussa les épaules et commença à se lever.
L’homme la perruque de travers qui suait à gros bouillons lui tordit le poignet dans un subtil effort pour garder son sang-froid qu’il avait très chaud en fin de compte.
-                     Je peux vous aider. Il y a un moyen de jeter l’éponge sur votre emprunt substantiel involontaire, (hum hum raclement de gorge) en échange d’une simple enquête. Nous vous garantirons les défraiements en toute quiétude ainsi que le matériel nécessaire à vos investigations et nous pourrons même vous dénicher un grand quotidien français pour vous exprimer. Qu’en pensez-vous ?
-                     Nous ne sommes pas à acheter. Notre liberté n’a aucun prix.
-                     Attention, le plan B peut être très méchant.
-                     Vous ne vous sentez pas ridicule dans vos fringues de cadre moyen sortant du bureau. Oh, mais regardez les deux zigotos qui viennent d’entrer. Ils sont incroyables. Ils ont perdu l’usage de leurs corps.
-                     Ce sont des zentai, ils sont revêtus d’une combinaison intégrale qui recouvre leur anatomie comme une seconde peau. Ils popularisent des pratiques sexuelles venues du Japon. Je parie qu’ils vont se payer une tranche de plaisir au El Cancrejo[3], un cabaret très animé.
-                     Vous êtes incollable, vous alors ! Et une fois enlevé complètement votre uniforme, vous ressemblez à quoi ?
Un rictus marqua la gêne de l’homme qui savait tout.
-                     Léa je vous laisse deux jours. Je ne voudrais surtout pas qu’il vous arrive du mal. Faites passer le message à vos amis. On attend  votre réponse. C’est moi qui vous recontacterai. Je ne vous retiens pas. N’oubliez pas que je suis un ami qui vous veut du bien.
Son regard glissa entre les fesses de l’activiste qui d’un bond s’éjectait du bar, les cuisses à l’air libre.

Léa retrouva son clan à Can Más deu, alors qu’ils commençaient déjà à envisager des hypothèses plus tragiques.
-                     Ce type me parait extrêmement dangereux. A moins que Frédéric ne nous donne un sérieux coup de main afin de construire une fusée en quarante-huit heures, je ne vois aucun moyen de lui échapper.
Joël consultait le guide européen des utopies, son agenda personnel. Nils se frappait un poing sur l’autre tandis que Dagmar criait sa rage.
-                     Scheiss[4], encore un de ces tarés de mec qui aurait dû naître fille ! Je peux l’aider à changer d’angle d’attaque à ce porc !
-                     Pour une fois je consens d’approuver la teutonne. Je crois qu’il ne nous reste qu’une seule solution. Faire disparaitre définitivement ce nuisible
-                      Joël, dis quelque chose !
-                     Je crains que cette sorte d’individu se reproduise comme des clones. Si on le tue, ce dont je me sens totalement incapable et qui n’était pas du tout prévu dans notre escapade, je crois que je me rendrai à la police.
-                     Toi, légalement, tu es mort, alors ne fais pas chier.
-                     Tu ne vas pas baisser les bras, Joël, pas toi.
-                     J’ai repéré d’autres lieux d’utopies qui pourraient nous accueillir en Europe dont un situé à une heure de Berlin. Zegg, tu connais Dagmar ?
-                     Après un cimetière, une léproserie, tu nous proposes maintenant un ancien camp de la Stasi[5] voué en tant que laboratoire des politiques de l’amour. Je rêve ! Vous êtes tous barges !
-                     Faites l’amour pas la révolution, oui j’en ai entendu parler à Oslo.
-                     Il faut choisir, soit on tue l’affreux ou on se barre s’éclater les sens chez nos cousins germains ?
-                     It’s big dilemme ! On met aux voix….

Vos héros favoris prennent une semaine de vacances. Vous les retrouverez mercredi 27 juillet !


[1] (Le Mont des Juifs) 
[2] Film de Lucas Belvaux
[3] Cabaret le Morpion
[4] Merde
[5] Police secrète est-allemande

miércoles, 27 de abril de 2011

9. Révolution

(Résumé de l’épisode précédent : Atmosphère, atmosphère irrespirable entre les trois épidermes activistes planqués dans une tombe. Ça risque de péter ! Dagmar enfourche sa moto pour prendre l’air. Tandis que Lebourrin, rencardé par la mondaine, croit tenir le ticket gagnant sur une chanson rock !).  


Un groupe de plus en plus nombreux était massé à l’entrée d’un magasin de télés dans l’entrée de l’immeuble. Certains appelaient leurs amis sur leurs cellulaires, il régnait une émotion intense, emplie d’une dignité palpable. Un large écran plat dernier modèle diffusait des images de CNN International. Elles étaient si incroyables que Dagmar, hallucinée, rejoignit le groupe.

Place de la Libération, au centre du Caire, en Égypte, des millions de manifestants embrassaient des soldats égyptiens. Toutes les classes, tous les sexes et tous les âges étaient mélangés. Leurs pancartes, en arabe et en anglais, demandaient le départ immédiat du tyran Moubarak qui rançonnait leur pays depuis trente ans. Les Marocains, les Algériens, les Libyens, rassemblés face à l’écran considéraient en silence l’impossible advenu sous leurs yeux, plus gros que leurs ventres. Les Tunisiens étaient embrassés, félicités, certains pleuraient de joie, d’autres remerciaient leurs dieux. Un jeune Algérien souriant lui demanda ce qu’elle cherchait, si elle avait besoin d’aide. Dagmar pointa l’écran du doigt alors que les manifestants montaient à l’assaut de la statue équestre d’Alexandre Le Grand en brandissant leurs drapeaux égyptiens et balbutia avec son fort accent allemand. On la fit passer jusqu’aux premières places. Un contagieux frémissement emplissait l’atmosphère. Dagmar reconnut dans l’instant ce frisson qui l’avait prise à accueillir ces premiers réfugiés Allemands de l’Est à la frontière austro-hongroise, ceux qui les premiers avaient osé cisailler le rideau de fer qui en conséquence s’était totalement écroulé six mois plus tard avec le rachat par Helmut Khôl des dettes soviétiques et le conséquent effondrement du mur de Berlin. Elle comprit que l’Histoire était en train de s’écrire, cette fois-ci, au pays des pharaons. Si jamais l’Egypte parvenait à secouer le joug du tyran Moubarak, alors la région toute entière, jusqu’aux frontières de l’Asie, aurait le courage d’exiger la démocratie, la liberté. Puis le Premier Ministre espagnol, Zapatero, prit la parole et défendit avec enthousiasme le peuple égyptien. Les journalistes américains se surprirent de ce sursaut européen, le seul en son genre, tous les chefs d’Etat européens semblaient eux aussi avoir passé ces derniers jours dans un caveau, ne savaient rien de l’Égypte et ne donnaient pas signe de vie. Mais à l’écran apparut ensuite une carte significative : le chemin que devraient prendre les supertankers si jamais Suez était fermée passait par le contournement de l’Afrique et le premier pays européen qu’ils rencontreraient ensuite était l’Espagne.

 C’étaient d’excellentes nouvelles. Dagmar sut qu’elle n’avait plus rien à faire à Berlin. Elle devait avertir Léa de toute urgence. Tel qu’on le connaissait, Joël devait déjà se trouver dans la foule égyptienne, brandissant le poing sur la place de la Libération au Caire.

Dagmar reprit le chemin du cimetière du Père Lachaise, grinçant des dents en songeant à ce que ce Nils avait bien pu tenter en sa courte absence. Les feux verts se succédèrent comme par magie. Elle se sentait portée par la force de l’Egypte et avec habileté zigzagua entre les blindés des CRS qui en longue et lourde file semblaient se diriger au même endroit. Un coup d’œil dans le rétroviseur la convainquit qu’il n’y avait plus une minute à perdre. Un dispositif policier conséquent était en train de se mettre en place autour du cimetière. Avec un peu de chance, les flics parisiens, pas rapides en information tout comme le gouvernement français, ne seraient pas au courant de la brèche, selon Nils ouverte il y a peu par les pilleurs de tombes. Ça valait le coup d’essayer.

miércoles, 13 de abril de 2011

7. Intermède Mystique

 (Résumé du chapitre précédent : Léa s’évade de l’hôpital avec la complicité de Nils et Dagmar qui se jouent les frères ennemis. Lebourrin en carafe délaisse la coco pour les amphétamines et s’en remet aux images d’un mage !)
La brèche dans le mur d’enceinte était à sa place, au bout de l’impasse. Les deux filles se baissèrent et se faufilèrent jusqu’à la brèche, où elles s’introduisirent subrepticement. Nils, de sa haute stature, surveillait les environs. Son AK45 paraissait tout petit dans sa grosse paluche. Il n’avait pas besoin de se dissimuler, il savait que tout éventuel témoin, à le voir, préférerait fermer les rideaux. Il rejoignit la brèche tranquillement et, avec une agilité surprenante, s’y introduisit. Tous les trois coururent en silence dans les allées du cimetière du Père Lachaise, jusqu’à la chapelle d’une famille éteinte, que Niels avait aménagée en cas de coup dur.

A peine furent-ils à l’abri que les hostilités atomiques commencèrent. C’était l’une des nombreuses planques de Niels, aménagée à la nordique, une cabine de sauna coincée dans un tombeau. Dagmar étouffa dans l’instant, son visage se crispa, elle jeta sa perruque violemment à terre.
- Et il a fallu que ce sale ruck[1] nous installe à côté de la tombe de Victor Noir[2] ! Himmel[3] ! Je peux pas le croire ! Sale machiste obsédé du manche !
- Please, Lea, keep your bloody Yungfraü quiet or I’ll smash her face into the toilets in order to cure her ovulation hysteria[4]
- Bon, écoutez, les copains chéris, on va se faire un petit café avec des croissants pour pouvoir parler dans la joie et la bonne humeur. On est à Paris, quoi, merde…
- … Mais… t’as des croissants ?

A la faveur d’un thé au jasmin (le seul que Nils ait en magasin), les âmes se rassérènent et l’on put enfin parler des choses sérieuses. Léa dut cependant s’asseoir entre les deux afin d’assurer la continuation des accords de paix.

Ainsi Joël, l’âme de Webactu était en vie. Un véritable miracle. Il avait été éjecté par le souffle depuis la fenêtre des toilettes lors de l’explosion et un sympathisant allemand de garde dans le secteur avait pu le récupérer et avertir le réseau sur Internet. Aussitôt, l’impeccable organisation d’outre-Rhin s’était-elle mobilisée et de véritables escadres étaient sorties de Cologne pour sauver le patron de Webactu, une page qui avait sa version germanique et ses millions de visiteurs journaliers en Allemagne. Depuis Berlin, Dagmar avait donc appris en avant-première ce qu’il était arrivé à son grand amour. Elle n’avait pas hésité une seconde et enfourché son Husqvarna 750 pour la sauver à Paris.

En dépit des accrochages, Dagmar et Niels coïncidaient sur un point. La DGSE française était derrière l’attentat contre Webactu, l’explosif Gomma 2 avait été subtilisé par ses soins dans les carrières militaires du Sud de la France, entre autres dans le but de déstabiliser l’organisation terroriste basque, qui se réfugiait encore dans le Sud-ouest du pays (pourquoi faire simple quand on peut tout embrouiller ?). La DGSE et ses petits copains du Commissariat à l’Energie Atomique n’avaient guère apprécié les petits rigolos de Webactu et la mise en cause de Marie Curie. Les programmes de maintenance des centrales nucléaires françaises étaient tous caducs, on avait frôlé la catastrophe à Bordeaux en 1999 et maintenant le gouvernement pouvait se glorifier du plus gros déficit d’Etat de la Communauté Européenne. Ce n’était vraiment pas le moment de dire du mal du radium.

Dans le même temps, Outre-Rhin, les énergies se mettaient en marche afin de s’opposer au projet suicidaire de la pourtant paisible Angela Merkel : remettre en marche le programme germanique de centrales nucléaires. Dagmar avait même peur qu’au-delà de la soi-disant dépendance vis-à-vis du gaz russe passant par l’Ukraine (alibi majeur du gouvernement allemand), il y ait une sourde velléité de programme militaire et par-là, l’irrésistible appât de succulentes exportations vers certains pays en voie de développement. Outre-Rhin, personne n’avait totalement oublié que la bombe atomique était une invention allemande.

Lebourrin, allégrement remonté par la dernière visite de son indic préféré, faisait tournoyer son parapluie comme dans le film « Singing in the rain », en remontant la rue des Abbesses, totalement étranger aux sombres conclusions des comploteurs du cimetière du Père Lachaise. Il avait finalement avalé la couleuvre de ses supérieurs : de longues décennies d’habitude et le cheval rentre tout seul à l’écurie. Lebourrin se sentait heureux et tout excité. A l’aube du troisième millénaire, la police nationale française entrait enfin à l’ère des nouvelles technologies, Cocorico ! C’était par email que Vishnouvoitou lui avait donné rendez-vous et il se dirigeait tout de go vers l’entrevue historique.

L’immeuble face auquel il s’arrêta ne lui inspirait qu’une confiance relative. L’édifice était bien tel qu’il avait pu se l’imaginer, pourri, sale, grisâtre, avec un buste de femme au-dessus de l’entrée,  des balcons en fer forgé,  des rajouts de plastique en guise de fenêtres aux étages supérieurs et des cheminées non entretenues bavant leur suie sur les toits les jours de pluie. Cependant, l’interphone était un modèle sud-coréen dernier cri, avec vidéo inviolable. On n’apprend pas aux vieux limiers à faire la grimace, ils ne connaissent que trop la perversité des rénovations modernes sur d’anciens bordels à multiples issues. Ce Vishnouvoitou ne semblait pas tombé de la dernière pluie, son nom n’apparaissait pas sur l’interphone. Mais Lebourrin savait qu’il n’avait qu’à sonner au numéro trois. Ce qu’il fit, en adoptant son air des grands jours « tranquille, mon petit gars, on est là pour arriver à un accord ». De toute façon, il pourrait toujours lui envoyer les Fraudes ou mieux encore lui coller un redressement fiscal. Les supérieurs avaient donné leur accord et débloqué les fonds mais cette fois-ci, ça ne couterait pas un cent à l’Etat, Lebourrin se l’était promis. Personne ne répondit à son appel mais la porte de l’immeuble s’entrouvrit. Il lui fallait maintenant monter trois étages. Ces salauds de rénovateurs avaient poussé le souci de la dissimulation au point d’éviter d’installer un ascenseur. Pervers !

Vishnouvoitou reçut le commissaire essoufflé.  Lebourrin, qui avait prévu un large échantillon de possibles extracommunautaires extradables dans l’heure, Pakistanais, Afghan, Indien, Roumain, se sentit passablement déboussolé face à ce blanc de blanc, à l’exquise civilité et à la mise impeccable, qui ressemblait plus à un boursier qu’à un mage. « Va pour le redressement fiscal ! » pensa Lebourrin et il commença aussitôt à travailler Vishnouvoitou au corps astral. La France avec majuscule condescendait à une visite dans les univers parallèles, implacable dans sa recherche des suspects et autres terroristes. Ce dernier mot sembla vaguement éveiller un intérêt chez le mage, qui invita le commissaire à prendre place sur les sacs de billes design qui décoraient son salon. Lebourrin avait le  design en horreur mais était suffisamment passionné des années 70 pour accepter d’y glisser une fesse. Malheureusement, le pouf n’était pas étudié pour le porte-à-faux, aussi Lebourrin s’effondra-t-il. Vishnouvoitou le considéra, le sourcil relevé. 
-          Fascinant. Vous êtes la première personne que je vois tomber de ce siège…
-          Écoute-moi bien, mon petit ami. Je suis venu à la recherche de la dénommée Léa alors ce n’est pas la peine de me faire le coup de la psychanalyse de supermarché, merci bien, je suis vacciné…


Lebourrin était en veine, l’insulte raciste sur la pointe de la langue, mais l’entrée d’une ravissante jeune femme blonde en sari indien lui provoqua un décrochement de mâchoire. Elle portait un téléphone sans fil aussi gazouillant qu’un nid de canaris sur un plateau, qu’elle présenta au maître. Vishnouvoitou décrocha, répondit en anglais (une langue que Lebourrin bafouillait à grand-peine), se leva puis s’éloigna en continuant son énervante conversation. Engoncé dans le sac de billes de polystyrène,  Lebourrin attendit, furieux, obsédé par l’idée que le mage lui facturerait le service, certainement sur la base d’un devis horaire. Le temps passa. Lebourrin s’emmerdait franchement. La jeune femme blonde en sari revint avec un sourire de miel qui n’annonçait rien de bon. Elle expliqua rapidement que le Maître avait dû s’absenter soudainement. Lebourrin hennit de dépit. Il avait payé d’avance. La jeune femme avec délicatesse ramassa son chapeau qui avait roulé à terre entre les hoquets de surprise et d’indignation du commissaire puis lui expliqua que Madame Romano, la fameuse artiste du Tarot de Marseille, élève et collaboratrice attitrée du Maître, était disposée à le recevoir. Tout en la suivant dans le labyrinthe de chambres de bonnes qui composait cet appartement, LeBourrin, tourneboulé, se demanda avec angoisse si le « Tarot de Marseille » était un cabaret des Bouches-du-Rhône.

Madame Romano portait un ravissant costume gitan. Dès l’arrivée de Lebourrin, elle jeta devant lui des cartes primitives, moyenâgeuses et parla sans même les regarder :
-          Ne laissez pas les autres se servir de vous. Vous êtes au centre d’une situation qui vous dépasse et par conséquent en danger. En grave danger.
-          Dis-moi ma petite poulette, quand tu auras fini de te sucer l’orteil, tu me le diras bien gentiment.
-          …Ce sont les cartes, ce n’est pas moi…
-          Bien. Puisque tu le prends comme ça en matière de cartes, je suppose que tu as aussi tes papiers.
-          Papiers ?
-          Passeport, carte de résidente, RIB, identité, quoi…
-          … S’il vous plaît, Monsieur, je suis roumaine et résidente en Serbie…
-          On m’a dit que t’étais de Marseille ! Toutes les mafias se retrouvent…
-          Ecoutez, monsieur, je vais retirer les cartes, pour vous gratuitement.
Elle battit les cartes nerveusement, tout en observant le commissaire à la dérobée. Bien des cousines avaient été expulsées de France. Il fallait jouer fin. Elle se décida à lui dire ce qu’il voulait entendre. Ce n’était pas bien difficile à deviner. Mais les cartes indiquèrent autre chose. Madame Romano toussota.
-          Celle que vous cherchez se trouve au cimetière. C’est ce que disent mes cartes.

Lebourrin ne la crut pas, se leva excédé par le temps perdu et l’argent dépensé et lui prédit la venue prochaine des services d’immigration.


[1] Couillon, en allemand
[2] Gisant dont le pantalon trahit une érection ; la tombe est très visitée, elle a même des admiratrices
[3] Enfer, en allemand
[4] S’il te plaît, Léa, tiens ta Vierge Sanglante tranquille ou je serais obligé de lui écraser la tête dans les chiottes pour l’aider à guérir de son ovulation hystérique, en anglais